Questions Sur La Place D Annie Ernaux Bibliography

1Annie Ernaux naît en 1940 à Lillebonne et grandit à Yvetot en Normandie où ses parents tiennent un café-épicerie. Cet ancrage social et géographique marquera son œuvre. Après des études supérieures, elle obtient l’agrégation de lettres et devient enseignante. Ses premiers romans sont écrits à la première personne. Elle y transpose ses expériences d’enfant, d’adolescente et de jeune femme (Les Armoires vides, Ce qu’ils disent ou rien, La Femme gelée), marquées par le clivage entre le milieu social modeste et populaire de ses parents et l’environnement bourgeois de ses études. À partir de son récit La Place qui évoque son père et lui vaudra le prix Renaudot en 1984, elle renonce à tout recours à la fiction pour relater des éléments intimes : le « je » du texte correspond désormais à l’auteur. Avec une écriture sèche, sans ornementation stylistique, elle poursuit son investigation familiale, raconte des événements de sa vie, évoque sa mère dans Une femme, un avortement dans L’Événement, une histoire d’amour dans Passion simple, son cancer dans L’Usage de la photo. Dans un dernier livre, Les Années, elle revient sur soixante années de sa vie. Tous ses livres, qualifiés par elle-même d’« auto-socio-biographiques », ne cessent d’explorer l’intime et le social dans un même mouvement. « Écrire, dit-elle, c’est rechercher le réel parce que le réel n’est pas donné d’emblée. C’est un acte politique. »

Aux Éditions Gallimard
Les Armoires vides, 1974, Folio 1984
Ce qu’ils disent ou rien, 1977, Folio 1989
La Femme gelée, 1981, Folio 1987
La Place, 1983, Folio 1986, réédition avec notes, présentation et dossier par Kim-Lan Appéré, 2010
Une femme, 1987, Folio 1990
Passion simple, 1991, Folio 1994
Journal du dehors, 1993, Folio 1995
La Honte, 1996, Folio 1999
Je ne suis pas sortie de ma nuit, 1996, Folio 1999
La Vie extérieure, 2000, Folio 2001
L’Événement, 2000, Folio 2001
Se perdre, 2001, Folio 2002
L’Occupation, 2002, Folio 2003
L’Usage de la photo, en collaboration avec Marc Marie, 2005, Folio 2006
Les Années, 2008, prix Marguerite Duras 2008, prix François Mauriac 2008, Folio 2010

Et aussi…
L’Écriture comme un couteau, entretien avec Frédéric-Yves Jeannet, Stock, 2003

2Francine Figuière : Bonsoir, nous recevons ce soir avec un très grand plaisir Annie Ernaux. Nous allons tenter d’approcher avec elle l’acte d’écrire, et c’est Raphaëlle Rérolle, rédactrice en chef adjointe du Monde des livres, qui nous servira de guide dans cette exploration. Je vous souhaite une très bonne soirée en leur compagnie.

3Raphaëlle Rérolle : Bonjour à tous. Bonjour Annie Ernaux. Je suis très heureuse de participer à ce débat et de vous entendre parler autour de cette question « Écrire, écrire, pourquoi ? », et cela pour trois raisons. La première est que j’admire vos livres. La deuxième est que cette question, du pourquoi écrire, est la question la plus audacieuse et difficile qui soit. C’est une question fondamentale et presque impossible à poser, ou souvent évacuée comme telle. Pourquoi écrit-on ? C’est une question légitime, évidemment, mais les causes, les raisons sont si variées, si profondes qu’on a parfois peur de mettre la main dessus, ou de ne pas arriver à le faire. La troisième, c’est qu’il y a peu d’écrivains dans le paysage de la littérature française avec lesquels il me semble aussi passionnant d’aborder la question qu’avec vous : en effet, vous n’avez cessé de vous interroger sur les mécanismes de l’écriture, sur la légitimité de ce geste, sur la manière de représenter le réel.

4Vos livres, que vous définissez vous-même comme « auto-socio-biographiques », puisent largement dans vos souvenirs personnels pour dresser bien autre chose qu’un portrait personnel. Au-delà de votre propre personne – cette femme née en Normandie dans une famille modeste, devenue institutrice, puis agrégée de lettres –, Annie Ernaux, il y a une génération, celle qui émerge par exemple des Années – livre que vous avez publié en 2008 –, une condition sociale, une suite d’expériences universelles ; il y a aussi le rapport au père dans La Place, à la mère dans Une femme, à la maladie de la mère, à un avortement, au passage du temps… De livre en livre, vous construisez une sorte d’autobiographie collective, qui nous concerne tous. À cause de cela, vous nous touchez ; ou plutôt, vous touchez en nous une part d’humanité partagée, ce qui est l’un des grands rôles de la littérature. Les effets pourtant, au sens littéraire du terme, sont réduits à leur plus simple expression : votre écriture est dépouillée, de plus en plus dépouillée au fil des livres, elle est clinique, sèche, et je crois même que vous avez employé le terme de « plate » pour la définir. La recherche de la vérité passe par un souci d’exactitude presque maniaque, documentaire. Et pourtant, je le confesse, vous me faites pleurer et je pense que je ne suis pas la seule. Alors, pardonnez-moi d’entrer en matière de manière si peu orthodoxe, Annie Ernaux, mais pourquoi est-ce que vous me faites pleurer ? Et d’abord, cherchez-vous à me faire pleurer ?

5Annie Ernaux : Non, je ne cherche jamais à faire pleurer. J’écris sur des choses qui me touchent depuis longtemps, des thèmes, des questions, des douleurs, que la psychanalyse appellerait « indépassables » – que ce soit la mort d’un père, d’une mère, un avortement, un sentiment de honte… Ces choses sont enfouies et j’essaie de les mettre au jour, mais d’une façon qui ne soit pas seulement personnelle. Il s’agit de sortir de moi-même, de regarder ces choses et de les objectiver. C’est un grand mot, « objectiver », mais cela veut dire mettre à distance ce qui est arrivé. Je ne suis pas dans la recherche de l’émotion, même si, effectivement, j’écris à partir de quelque chose que l’on peut appeler une émotion. Je reçois très souvent des sollicitations pour des commandes de textes. Mais je ne peux pas, c’est trop violent pour moi, car ainsi je ne partirais pas de quelque chose d’important pour moi, qui me plonge dans l’écriture jusqu’au tréfonds de moi-même, là où la place du moindre mot compte. J’écris toujours à partir de quelque chose de fortement ressenti. Pour me faire comprendre, je vais vous lire un extrait du début de L’Événement, où je m’interroge sur le moment où j’ai commencé à écrire sur cet avortement clandestin, datant de plus de quarante ans – et je ne sais pas ce que deviendra ce texte.

6Lecture de L’Événement par Annie Ernaux :

Avec ce récit, c’est du temps qui s’est mis en marche et qui m’entraîne malgré moi. Je sais maintenant que je suis décidée à aller jusqu’au bout, quoi qu’il arrive, de la même façon que je l’étais, à vingt-trois ans, quand j’ai déchiré le certificat de grossesse…
(Écouter la suite sur archives sonores, repère : 7 min 07 s)

7C’est ce « c’est ça » que j’essaie d’atteindre à travers l’écriture. Ce « ça » est quelque chose de très fort pour moi, mais que je ne peux pas le définir… C’est peut-être de là, de ce socle d’émotions, de douleurs – plus souvent que de bonheur, je le reconnais hélas –, que sort mon écriture et c’est pourquoi, alors, je vous touche.

8Raphaëlle Rérolle : Les livres d’Annie Ernaux, son écriture, suscitent des réactions, pas seulement des larmes, mais beaucoup d’interrogations, de désir de communication et de partage : nous laisserons donc du temps à notre auditoire pour poser des questions. Mais j’aimerais d’ores et déjà vous demander que vos interventions soient des questions et non des témoignages.

9J’aimerais revenir sur un mot que vous avez prononcé. Vous avez dit : « aller jusqu’au bout ». En fait, dans cette quête d’exactitude et de vérité, de faire surgir ce qui est, il y a une grande radicalité…

10Annie Ernaux : Quand j’emploie l’expression « aller jusqu’au bout », je ne sais pas s’il s’agit d’une forme de radicalité, plutôt d’un désir de creuser certaines choses et d’en faire sortir des mots. Quels que soient le danger et les difficultés profondes, extrêmement différents suivant les textes, j’accepte de descendre dans le noir et de terminer le livre. Bien sûr, en écrivant mon premier livre, Les Armoires vides, je n’étais pas encore dans cet état d’esprit, c’était un cri, personne ne savait que j’écrivais, j’avais une immense liberté. C’est ensuite, dans les textes suivants, que la volonté d’aller jusqu’au bout prend tout son sens. Dans La Place, par exemple. Pendant plus d’une dizaine d’années, j’ai voulu écrire sur mon père et sur notre séparation à cause de mes études, de mon changement de milieu social, mais je ne trouvais pas la forme. Les essais que j’avais faits ne me satisfaisaient pas et j’étais dans une situation épouvantable, parce que je n’étais pas allée jusqu’au bout de ce désir de parler de mon père et de cette séparation. Alors j’ai écrit autrement, de façon distanciée et impersonnelle. J’étais consciente du danger que représentait cette façon d’écrire, qui contrevenait à ce qu’on attend de lire sur un père, mais j’avais besoin d’aller jusqu’au bout, dans cette forme-là et seulement elle.

11Raphaëlle Rérolle : Dans la forme, il y a une sorte de mystère qui donne singularité et force à votre œuvre : celle-ci ne s’inscrit pas dans le désir de dire le « moi », celui d’Annie Ernaux personnellement, mais dans celui de dire un ensemble plus vaste ; pour autant, vous avez choisi le « je ». Comment vous êtes-vous déterminée pour cette forme ?

12Annie Ernaux : Mais il n’y a pas de « je » dans mon dernier livre…

13Raphaëlle Rérolle : Je parle des débuts, de la nécessité de trouver la forme…

14Annie Ernaux : En commençant, je ne savais pas si j’allais utiliser le « je » ou le « elle ». J’ai fait quelques essais avec « elle », c’était comme si je m’apparaissais à moi-même comme un personnage de roman, je ne me sentais pas à l’aise. Difficile à avouer, mais, ne sachant pas trancher, j’ai tiré à pile ou face ! Je me suis lancée avec le « je » et je me suis aperçue que je ne pouvais plus revenir en arrière, que le « je » me convenait. Évidemment, à cette époque-là, c’était un « je » de roman autobiographique et, si le roman était édité, je pensais que je pourrais toujours m’abriter derrière le fait que « je » avait un nom et un prénom différents du mien, Denise Lesur. Ce qui fut le cas. En réalité, ce « je » n’était pas celui d’un personnage inventé, on parlerait aujourd’hui d’autofiction, à ceci près que le « je » avait un nom et un prénom qui n’était pas le mien. Ensuite, La Femme gelée est un texte charnière, où le « je » est davantage indécidable. Dans la réception, les lecteurs et lectrices ne s’y sont pas trompés, m’ont mise en cause, attaquée, le livre étant pris pour le récit et l’analyse d’une expérience réelle.

15Avec La Place, s’accomplit le saut vers un « je » pleinement assumé, à cause de l’impossibilité pour moi de parler de mon père sans que ce soit un récit vrai. Seule la vérité était digne de la vie de mon père, de cette séparation entre lui et moi : le roman aurait été une trahison supplémentaire. Passée dans le monde que mon père admirait mais qui le méprisait plus ou moins en retour, parce qu’il était ouvrier et petit commerçant, moi, professeur de français transmettant une culture qui était complètement étrangère aux élèves que j’avais devant moi, j’étais dans une forme de trahison. Écrire un roman aurait été la trahison ultime. Il me fallait être dans la vérité et donc dans le « je » véridique.

16Vous parliez d’une écriture plate, je dirais factuelle, une écriture dans laquelle il n’y a ni commisération ni lyrisme, mais simplement la volonté de se tenir au plus près des choses, au plus près du réel. Par rapport à l’émotion, plus on est concis, plus les mots deviennent comme des choses, comme des pierres qu’on pose les unes à côté des autres : à ce moment-là, on ne lit plus seulement un livre, mais quelque chose de réel qui vous atteint dans votre propre vie.

17La Place est un livre qui a orienté différemment mon écriture et m’a fait poser un ensemble de questions : que puis-je faire par rapport à cette vie qui n’est plus ? Que puis-je faire de vrai ? Quelle est ma place dans le texte ? Dans le champ littéraire ? Par rapport au lecteur ? À cette époque, je pensais que les lecteurs appartenaient à une petite minorité qui a fait des études, étaient des privilégiés de la culture, et que je leur donnais à voir une vie qui était « au-dessous » de la littérature. On est toujours à une place dans un livre par rapport à ce qui est dit, et je ne voulais pas que cette place soit surplombante par rapport à cette existence qui, cependant, je le savais, n’était ni particulière ni singulière. Je ne comptais pas écrire La Gloire de mon père – ce « joli » récit de Marcel Pagnol – mais j’avais le désir que les choses n’apparaissent ni hautes ni basses, juste factuelles. C’est peut-être par là, et sans le vouloir, que j’ai rencontré beaucoup de lecteurs et lectrices qui ont eu l’impression que c’était leur propre histoire, leur propre vie.

18Raphaëlle Rérolle : Vous évoquiez Une femme, dans lequel vous avez employé cette expression, « au-dessous de la littérature », qui a été par la suite largement réutilisée de manière tronquée ; peut-être pourriez-vous nous la lire ?

19Annie Ernaux : Ma mère est décédée quelques années après la sortie de La Place. L’écriture utilisée dans ce roman était imprimée en moi et j’ai eu un peu la même démarche et la même écriture dans Une femme. De la même façon, il y a une interrogation sur l’écriture : comment et peut-on écrire sur une mère ?

20Lecture d’Une femme par Annie Ernaux :

C’est une entreprise difficile. Pour moi, ma mère n’a pas d’histoire. Elle a toujours été là. Mon premier mouvement, en parlant d’elle, c’est de la fixer dans des images sans notion de temps : « elle était violente », « c’était une femme qui brûlait tout », et d’évoquer en désordre des scènes où elle apparaît…
(Écouter la suite sur archives sonores, repère : 24 min 07 s)

21« Au-dessous de la littérature » signifie rester dans ce lien que j’ai avec ma mère, dans ce qu’il y a eu entre nous, dans sa présence qui est maintenant une absence ; c’est être avec elle dans un lieu que seule la littérature, c’est-à-dire l’écriture, peut rendre.

22Raphaëlle Rérolle : Cela signifie aussi ne pas vous retrouver dans la posture de l’écrivain en surplomb. Votre manière de faire surgir le réel, de le donner à voir, à entendre, à hauteur d’humanité, de l’exposer tel que vous l’exprimez contient-elle une part de politique ?

23Annie Ernaux : Je pense que l’écriture est de toute façon un acte politique. Je ne crois pas du tout que ce soit une activité anodine – je ne parle pas du moment où j’écris, mais du résultat – car on ne peut pas penser écrire et n’avoir aucun retentissement : cela provoque une action, le livre a une influence sur la conscience et l’inconscient des gens. Mais cela dit, jamais je n’ai réfléchi au type d’action que mes textes produisaient.

24Écrire n’a pas la même signification selon les périodes de ma vie, c’est pourquoi il est difficile de définir en bloc ce que c’est qu’écrire. Quand j’avais vingt-deux ans et que j’ai écrit un texte jamais publié, écrire signifiait accéder à une vie supérieure, profonde, pour me construire en tant qu’écrivain reconnu et faire ce qu’il y avait de plus beau pour moi : écrire un livre. Cette notion d’action politique est venue après avoir écrit et vu que cela produisait un effet : j’ai eu l’impression que, à cause de mon livre, des gens avaient pris conscience de quelque chose. À certains moments me vient la nécessité d’affronter coûte que coûte un problème personnel, comme le sentiment de honte sociale, ce que je ne peux faire que par l’écriture. Cet acte d’écriture reste mystérieux à moi-même, mais c’est la chose la plus importante pour moi.

25Raphaëlle Rérolle : « Aller jusqu’au bout », c’est aussi, dans votre cas – et cela fait partie d’une forme de « brutalité » de votre écriture, qui a pu être mal reçue –, nommer les choses par leur nom, c’est-à-dire, par exemple dans Passion simple, appeler le sexe le sexe, donner les vrais mots ; c’est aussi une façon politique de voir les choses ?

26Annie Ernaux : Je crois que les deux axes principaux de l’aspect politique de mes textes sont : premièrement, tout ce qui concerne la place sociale – le « privilège de la naissance », disait-on autrefois –, et le fait que le lieu où vous êtes né conditionne toute la vie. Deuxièmement, tout ce qui concerne les femmes, le fait d’être une femme. J’ai souffert de faire partie du deuxième sexe (La Femme gelée), de ne pas comprendre la domination masculine, et l’écriture est un moyen assez naturel de rétablir un équilibre – je ne veux pas dire l’égalité. Il s’agissait d’écrire sans souci de ce que « doit » écrire une femme et c’est ainsi que Passion simple a été écrit.

27Raphaëlle Rérolle : Êtes-vous obligée de vous vaincre ?

28Annie Ernaux : Oui.

29Raphaëlle Rérolle : Par exemple, j’imagine que quand on écrit un livre comme Passion simple, il doit y avoir des mécanismes d’autocensure… Comment cela fonctionne-t-il ?

30Annie Ernaux : Cela dépend des textes, mais, il y a parfois une rétraction de ma part. J’ai une envie, j’ai un désir, je le sens, et en même temps je ne vais pas au bout… Quelque part, vous pouvez appeler cela censure. Elle est de différente nature. La censure la plus grande est celle de la forme ; par exemple, la forme de Passion simple est une énumération de comportements, était-ce « acceptable » ?

31Raphaëlle Rérolle : Passion simple est un petit livre extrêmement intense, dans lequel une narratrice prend la parole pour décrire quelques mois de passion durant lesquels elle n’a fait qu’attendre un homme. Elle décrit l’obsession qui a été la sienne, la manière dont le temps et toute sa vie a gravité autour de cette homme-là. Elle raconte comment cette passion l’a mise dans une situation socialement difficile à accepter, et comme il est difficile de dire ces choses-là.

32Annie Ernaux : Je n’avais jamais écrit sur la passion : pour schématiser, j’étais l’écrivain social. C’était une rupture et la question était : écrire comment ? Je me retrouvais devant une matière neuve et je savais que je n’allais pas écrire une « histoire d’amour », que j’en étais incapable. J’ai été cette femme traversée par cette passion. Que fait-elle ? Que pense-t-elle ? Comment se comporte-t-elle ? C’est cela, Passion simple. Je décris en objectivant tout en employant le « je ». J’écris aussi sur l’écriture de la passion et sur le temps.

33Raphaëlle Rérolle : Dans Passion simple, vous faites une comparaison entre ce que provoque l’acte sexuel et ce que devrait provoquer l’écriture : « Il me semble que l’écriture devrait tendre […] à cette impression que provoque l’acte sexuel, cette angoisse et cette stupeur, une suspension du jugement moral. »

34Annie Ernaux : Stupeur, fascination… Que les livres provoquent cette sorte de fascination du réel, d’emprise, cela m’amène à un passage de L’Usage de la photo. C’est un texte que j’ai écrit avec mon compagnon – mais chacun son texte et sans nous concerter – sur des photos de paysages que forment les vêtements après l’amour.

35Lecture de L’Usage de la photo par Annie Ernaux :

Je m’aperçois que je suis fasciné par les photos comme je le suis depuis mon enfance par les taches de sang, de sperme, d’urine, déposés sur les draps ou les vieux matelas jetés sur les trottoirs…
(Écouter la suite sur archives sonores, repère 38 min)

36Je fais une sorte de rapprochement entre des choses matérielles, comme ces taches, qui provoquent cette fascination, et l’écriture…

37Raphaëlle Rérolle : Sauf que la sidération que provoque ces taches-là, vous arrivez à vous en extraire suffisamment, avec la distance nécessaire pour pouvoir écrire…

38Annie Ernaux : Il est très compliqué d’expliquer comment cela fonctionne. Je reviens à l’idée de danger et de risque. Effectivement, il faut franchir quelque chose, se lancer dans une forme nouvelle qui fait peur. Mon dernier livre, Les Années, a mûri très longtemps parce que je recherchais la forme qui convient. Au départ, j’ai eu du mal à accepter que ce soit une forme complètement impersonnelle qui s’impose. C’était quelque chose de très différent puisque, jusqu’ici, j’écrivais à la première personne ; mais ensuite, je me suis sentie portée, au sens d’être soulevée par les choses que j’avais écrites. Une sorte d’acceptation se met en place.

39Raphaëlle Rérolle : Vous écrivez comme si vous aviez une certaine soumission à la forme…

40Annie Ernaux : À un moment, la forme est plus forte et m’entraîne ; j’ai alors tous les courages et celui d’aller jusqu’au bout. Mais à la fin, en général, je suis très mal, car même si j’écris le livre pour qu’il soit publié, je me dis que c’est impubliable. Pour le dernier, Les Années, je pensais que les gens diraient : « Elle est devenue folle, Annie Ernaux ! C’est quoi ce livre ? » Avec Passion simple, j’étais saint Sébastien, je voyais déjà toutes les flèches. L’Usage de la photo, idem. Je suis poussée par quelque chose pour partir, mais, à la fin, j’ai peur.

41Raphaëlle Rérolle : Vous n’avez pas d’inquiétude pendant, vous êtes entraînée et puis…

42Annie Ernaux : Voici les trois phases. La première, c’est : « Ah non ! Je n’y arrive pas ». La deuxième : « C’est bon », je suis sur un nuage, je vis avec le livre. Et puis, vers la fin, je ne veux même plus relire le début : « C’est épouvantable, pourquoi suis-je allée au bout de ça ? »

43Raphaëlle Rérolle : Faites-vous partie des écrivains qui ne montrent pas ou de ceux qui montrent en cours de route ?

44Annie Ernaux : Je ne montre jamais rien à personne et, à la fin, j’apporte à l’éditeur. Cela s’est toujours passé ainsi, même avec Marc Marie pour L’Usage de la photo : ce n’est qu’au dernier moment qu’on a assemblé les textes qui s’intercalent, mais on ne s’est rien dit. Au départ, le deal, c’était de choisir la même photo et d’écrire chacun sur cette photo. Je ne montre jamais rien à personne, et, le pire, c’est que, si je faisais une lecture d’une œuvre en cours, je ne pourrais plus écrire un seul mot… J’ai l’écriture fragile et solitaire.

45Raphaëlle Rérolle : Ce qui est très émouvant, c’est la tension entre cette solitude qui est la vôtre quand vous écrivez et le partage d’humanité qui se fait dans vos livres. J’aimerais citer une phrase de Passion simple que je trouve extrêmement belle : « Je me demande si je n’écris pas pour savoir si les autres ont fait ou ressentent des choses identiques. »

46Annie Ernaux : Peut-être qu’il y a un peu de ça. Il n’y a pas qu’une raison d’écrire, mais effectivement c’en est une. Seulement, je ne sais pas quand j’écris si les autres ressentent la même chose, donc je ne peux pas en tenir compte. À la fin de L’Événement, j’ai écrit : « J’ai effacé la seule culpabilité que j’aie jamais éprouvée à propos de cet événement, qu’il me soit arrivé et que je n’en aie rien fait. » Pour le dernier, Les Années, je me suis dit : « J’ai traversé toute une époque et je n’ai rien fait de cette traversée. » J’éprouve de la culpabilité de ne pas faire ; c’est un devoir.

47Lecture de L’Événement par Annie Ernaux :

Comme un don reçu et gaspillé. Car par-delà toutes les raisons sociales et psychologiques que je peux trouver à tout ce que j’ai vécu, il en est une dont je suis sûre plus que tout : les choses me sont arrivées pour que j’en rende compte…
(Écouter la suite sur archives sonores, repère : 44 min 42 s)

48Cette idée de dissolution, qui est en même temps une idée de résurrection, est très importante et répond à la question : pourquoi suis-je venue au monde ? Simplement : rendre compte par l’écriture. C’est effectivement beaucoup, mais c’est une conviction que je n’avais pas forcément au départ. D’ailleurs, je dois dire que je n’ai désiré écrire qu’à vingt ans et pas avant.

49Public : Que ressentez-vous quand il est temps d’arrêter d’écrire ? Quel est le moment déclencheur ?

50Annie Ernaux : Cela dépend du livre et de sa forme. C’est la forme qui impose le moment d’arrêter, parce que mon écriture est tantôt linéaire, tantôt non linéaire, et je peux toujours rajouter des choses. En réalité, si j’en avais la possibilité, je resterais très longtemps sur un livre. Mais il faut savoir s’arrêter, sinon je continuerais à corriger indéfiniment, d’autant plus que, avec l’ordinateur, les possibilités sont infinies. Je resterais très volontiers sur un livre, car comme vous l’avez compris, j’ai peur de la publication. Très souvent, je sais ce que sera la fin et elle est rédigée avant que le livre soit fini. À un moment, il faut bien rendre le livre mais je le sens infiniment revisitable et remodelable.

51Public : Je suis journaliste et j’entends beaucoup d’éditeurs et de libraires dire : « C’est une puissante écriture féminine. »

52Annie Ernaux : C’est une expression exécrable ! Avez-vous déjà lu quelque part sous la plume d’un critique littéraire : « C’est une puissante écriture masculine » ? Jamais ! J’ai l’habitude de toujours inverser, pour montrer les signes de l’assujettissement inconscient des femmes, qu’on définit toujours « par rapport à ». Et quand vous dites une « écriture féminine », c’est évidemment par rapport à l’« écriture » telle que la pratiquent les hommes. Même s’il y a des changements dans la vie des femmes – le partage des tâches, l’implication des hommes dans la vie quotidienne et dans l’éducation des enfants –, les schémas, les représentations littéraires et du pouvoir demeurent très largement masculins ; il y a beaucoup plus d’hommes qui écrivent et qui publient, et leurs paroles ont plus de légitimité que celle des femmes. J’ai très souvent entendu dire dans des rencontres comme celles-ci – mais, Dieu merci, pas ici –, et c’est généralement un homme qui pose la question : « Comment vous situez-vous par rapport à… ? », en citant les femmes du moment. Je n’ai jamais entendu demander à un écrivain homme comment il se situait par rapport à un autre écrivain homme.

53Raphaëlle Rérolle : Outre le fait que ce soit désobligeant de demander à un écrivain de se situer par rapport à un autre écrivain – je pèche par excès d’optimisme, sans doute –, il me semble que ce genre de balivernes sur l’écriture féminine est un peu moins en vogue. On vous pose encore cette question ?

54Annie Ernaux : Oui. Vous savez qu’il va y avoir, au Salon du livre, un débat sur l’écriture féminine auquel j’ai refusé de participer. Dans certaines grandes librairies, il y a de nouveau un rayon littérature féminine, par exemple au Grand Cercle à Éragny (près de Cergy-Pontoise) : y est classé ce qui est sans doute considéré comme une sous-littérature, alors qu’il n’y a pas de littérature masculine.

55Public : J’ai l’impression qu’actuellement, nous sommes confrontés à un écroulement total des valeurs occidentales, que la crise monétaire, ajoutée à une crise écologique, font que nous devons repenser totalement notre monde. Qu’en pensez-vous ?

56Annie Ernaux : Je ne vais pas vous répondre parce que nous ne sommes pas dans ce débat-là. Par exemple, « les valeurs occidentales », franchement je m’en fous ! Ce que je vous dis est brutal parce que je ne crois pas qu’on puisse répondre du tac au tac à de telles questions, à moins d’être dans un débat politique avec des spécialistes qui analysent, développent… Mais je suis une personne comme une autre, qui regarde les choses, les juge, et je les écrirai peut-être mais en y réfléchissant. Ce que je ne peux pas faire là, sinon superficiellement.

57Raphaëlle Rérolle : Pour revenir au thème de ce débat, qui est : « écrire, pourquoi ? », dans Les Années, vous commencez par cette phrase terrible : « Toutes les images disparaîtront. » L’une des justifications les plus élémentaires de l’écriture qui vient à l’esprit est peut-être le souci de sauver les choses de la disparition. On a compris que vous ne vouliez pas sauver les valeurs occidentales…

58Annie Ernaux : Écrire, c’est me situer en-dehors, et de ce point de vue, toutes les valeurs passent, toutes les choses se transforment, dans une constante évolution.

59Raphaëlle Rérolle : Vous avez une écriture de la perte et, finalement, la plupart de vos livres sont consacrés à ce sentiment de perte. Mais avez-vous le souci de sauver ?

60Annie Ernaux : « Toutes les images disparaîtront », cette phrase qui ouvre Les Années, renvoie aux images réelles et imaginaires qui m’ont traversée et à celles qui ont traversé une époque. Écrire, c’est sauver les choses enfuies, y compris cette femme anonyme que je vois dans le métro. Comme si c’était le seul moyen de prouver que nous n’avons pas existé pour rien.

61Public : Dans votre livre L’Usage des mots1 [sic], vous commencez, de manière assez extraordinaire pour un écrivain, par des photos ; est-ce que le combat que vous avez mené contre la maladie vous avait privé à ce moment-là du pouvoir des mots ?

62Annie Ernaux : Non, je n’ai pas été privée du pouvoir des mots. Bien sûr, l’annonce du cancer est un cataclysme, une coupure brutale entre hier et aujourd’hui. D’un seul coup, on se trouve face à la finitude, d’où le bouleversement. Dans ce moment où je pensais que ma vie pouvait s’arrêter, il y a eu la rencontre d’un homme. S’est produite cette chose inouïe et imprévue : tout à coup, l’amour et la mort sont voisines. L’idée de la photo me vient mais sans relation avec une quelconque perte des mots. Au contraire, c’est dans cette période que j’ai poursuivi mon projet des Années sans me retourner, en me disant : « De toute façon, je n’ai plus rien d’autre à faire que de continuer à faire ce livre. » Les photos et L’Usage de la photo, c’était un peu à côté.

63Lecture de L’Usage de la photo par Annie Ernaux :

Un jour, il m’a dit : « Tu n’as eu un cancer que pour l’écrire. » J’ai senti qu’en un sens il avait raison. Mais jusqu’ici je ne pouvais pas m’y résoudre. C’est seulement en commençant d’écrire sur ces photos…
(Écouter la suite sur archives sonores, repère : 59 min 55 s)

64C’est vrai que je ne pouvais pas écrire seulement sur le cancer, et passer par le détour de photos me permettait de le faire. Pourquoi ne pouvais-je pas écrire directement sur le cancer ? Je pense que je me méfie de l’émotion provoquée. C’est un livre qui n’est pas orthodoxe : d’aucuns ont jugé que certaines photos étaient pornographiques – alors qu’il n’y a pas de corps –, et ce livre évoque le cancer, ce qui a quelque chose de choquant ; d’ailleurs, ce livre a choqué.

65Public : Existe-t-il un lien très important entre le travail sur la forme et le travail sur soi ? Et au cours du travail du livre, n’y a-t-il pas un travail de séparation avec la mère, le père, l’amant, le cancer ? La publication n’est-elle pas le point final de ce travail de séparation ?

66Annie Ernaux : La notion de travail sur soi, je ne la ressens pas, je ne la comprends pas bien. Je n’ai jamais eu l’impression de travailler sur moi en écrivant. Plutôt celle de sortir de moi, c’est-à-dire de me nier en tant que femme, au point de vue sexuel, de me projeter dans une réalité autre, que je transcris et que j’essaie d’atteindre. C’est toujours cette idée d’immersion dans quelque chose d’autre. Je ne pense pas qu’il y ait cette séparation définitive avec mon père dans La Place, avec ma mère dans Une femme, ou avec l’amant de Passion simple. Simplement, je les ai fait vivre dans les consciences d’autres gens, sous une autre forme. Je suis en quelque sorte le médium, la passeuse : c’est tout le contraire de l’impression d’une séparation. Certes, l’écriture de Une femme m’a permis d’accomplir mon deuil en ayant l’impression de mettre, à mon tour, ma mère au monde. Dans Les Années, ce n’est plus une personne, mais une époque qui se met à vivre différemment dans la tête des gens : le livre devient un mémento perpétuel de choses qu’ils avaient oublié. Pour moi, écrire, ce n’est jamais la séparation, mais au contraire la fusion, qui vient peut-être d’un sentiment de perte ; un mot qui revient beaucoup dans mes textes est le mot « vide » et le sentiment de ne pas avoir d’identité – mais de toute façon je ne crois pas à l’identité. J’avais relevé une phrase de Lévi-Strauss [dans le Nouvel Observateur, une interview de C.L-S par Didier Eribon] : « C’est la société qui nous impose d’avoir une identité, mais pour moi ce n’est guère que le lieu anonyme où il se passe des choses et ce sont ces choses qui sont réelles, pas le lieu. » En 1985, cela m’avait suffisamment marquée pour que je la recopie, et effectivement, je me sens un lieu de passage des choses.

67Raphaëlle Rérolle : En dehors des Années, vous êtes quand même un lieu qui dit « je », c’est là toute l’ambiguïté…

68Annie Ernaux : Non, ce n’est pas un « je » personnel, je l’avais qualifié de « transpersonnel ». C’est un lieu qui est traversé par une passion, par la déchirure sociale, par la honte et – ce qui est plus troublant – par ce qui arrive au corps : l’avortement et le cancer, des choses qui apparaissent comme indicibles et qui vous mettent en relation avec la vie et la mort. Le vrai « je », c’est le journal intime. Je n’en ai publié qu’une partie, Se perdre – encore la perte –, parce qu’en réalité c’était le pendant d’un livre concerté, Passion simple, afin de montrer la différence entre les deux.

69Raphaëlle Rérolle : Comment s’opère le va-et-vient entre le journal intime et le reste de l’œuvre ? Il y a aussi Journal du dehors, mais qui était destiné à être publié.

70Annie Ernaux : Non, il ne l’était pas, au départ, comme beaucoup de choses que j’écris. Le journal intime me sert de pièce à conviction pour les autres textes : ce qui a été écrit dans le journal a vraiment été ressenti à un moment, c’est la preuve que cela a bien eu lieu. L’idée de preuve est un fil rouge de mon écriture, lié au souci de la réalité. Il me faut la trace, photo ou tache. La photo de gens – je ne parle pas de la photo artistique qui ne m’intéresse pas –, c’est la preuve qu’ils ont été là, le « ça a été » de Barthes.

71Raphaëlle Rérolle : Le journal intime est-il un relais de votre mémoire ?

72Annie Ernaux : Ce n’est pas un relais de la mémoire. Nombre de choses qui viennent de la mémoire ne sont pas dans le journal intime ; le journal me sert de certitude que j’ai pensé cela. Par exemple, dans Les Années, quand j’évoque sur le mode impersonnel la Première Guerre du Golfe ou bien le 11 Septembre, c’est parce que, dans mon journal, j’ai des preuves de ce que j’avais pensé. Je me méfie de la mémoire.

73Public : Ce que vous disiez à l’instant, quant à votre impression de sortir de vous-même, me fait penser à ce qu’écrivait Julia Kristeva à propos de Colette, sur la bisexualité psychique des gens qui créent. Nancy Huston le dit également, mais d’une autre façon, dans un ouvrage qui s’appelle Âmes et corps – recueil d’essais divers –, où elle écrit qu’effectivement, elle a la joie d’avoir une double posture, à la fois de femme et d’homme (au sens d’universel) ; c’est un changement de regard : lorsqu’elle vit les choses, elle est regardée et quand elle écrit, elle est regardante. Elle a donc cette double capacité et elle dit qu’elle est beaucoup plus riche de cela. Êtes-vous d’accord avec cette idée, qui permet de balayer cette notion débile d’écriture féminine ?

74Annie Ernaux : Je suis globalement d’accord avec cela et notamment avec le fait que les femmes sont regardées, surveillées, jugées. Pour faire un parallèle avec l’actualité, ce n’est quand même pas un hasard si la femme voilée est l’objet de tous les soucis. C’est la femme qui condense des problèmes très vastes, d’histoire et de civilisation, etc. Les femmes sont dans cette situation d’être regardées mais cela ne veut pas dire que toutes les femmes, lorsqu’elles écrivent, sont regardantes. Personnellement, je le suis, mais on regarde souvent, malheureusement, avec des schémas anciens. On ne peut pas dire que l’écriture soit issue d’un moi pur, préservé de toute représentation. Cela dépend de la façon dont on a assimilé les textes écrits par des hommes, etc.

75Public : Comment envisagez-vous aujourd’hui La Place, trente ans après ?

76Annie Ernaux : Ce n’est pas à moi de juger ce livre. Je pense qu’il est toujours d’actualité et que l’intérêt que les professeurs accordent à ce texte dans leurs classes est très grand, car il permet de servir de tremplin pour une parole des élèves et la mise au jour de problèmes sociaux Ce livre a été conçu pour un usage et une action immédiats, je n’en imaginais pas la prolongation. Si votre question est : y a-t-il des changements dans notre société, je répondrais que je ne suis pas sûre. Le décalage culturel et les difficultés que rencontrent les enfants issus des milieux dominés, pour employer la terminologie bourdieusienne, prennent d’autres formes mais ne changent pas.

77Public : Justement, quel est l’impact de Bourdieu sur votre œuvre ?

78Annie Ernaux : C’est une longue histoire. Je n’ai pas écrit à cause de Bourdieu, le désir d’écrire est bien antérieur. Au début des années soixante-dix, dans le cadre d’une remise en cause de toute la société et de l’enseignement en particulier, dont j’étais partie prenante, j’ai lu Les Héritiers et La Reproduction, et cela a effectivement déclenché une nécessité. Je portais en effet en moi un livre, qui n’avait pas encore de forme, depuis la mort de mon père. Là, j’ai été incitée à écrire, à me dire : « Je ne suis pas une héritière, je suis une étudiante boursière, et je dois écrire. » Voilà ce que je dois à Bourdieu. Ensuite, j’ai lu La Distinction, puis tous ses autres livres, Le Sens pratique, etc., et à chaque fois j’avais l’impression de lire des choses qui étaient indéniables sur le plan scientifique. Non seulement il élargissait le champ de la connaissance, mais en même temps il apportait une forme de libération. Il me donnait la force de dire ce qui n’est pas forcément entendu dans la littérature. Cela m’a toujours accompagné, bien que je ne me sente pas totalement à la hauteur de sa réflexion philosophique. J’ai exprimé ma position par rapport à Bourdieu dans plusieurs articles.

79Raphaëlle Rérolle : Par rapport à ce que vous disiez sur Bourdieu et le sentiment de trahison que vous évoquiez au début de l’entretien, est-ce que, au bout du compte – après ces livres, après La Place –, ce sentiment s’est éteint en vous ?

80Annie Ernaux : D’une certaine façon, je pense que oui, grâce à l’écriture. Certains livres, La Place, La Honte, ont d’une certaine manière « rendu justice ». Mais le livre a ses limites : Sartre ou Camus (je pense que c’est Camus) disait qu’un livre ne peut rien contre la mort d’un enfant. Si on parle d’action, il y a le sentiment d’être impuissant dans l’écriture.

81Raphaëlle Rérolle : Néanmoins, quand vous écrivez le Journal du dehors ou La Vie extérieure, quand vous attrapez des fragments d’existences dans le RER, à la caisse du supermarché, vous faites surgir un monde, vous exposez un monde qui ne s’expose pas d’habitude.

82Annie Ernaux : C’est exposer, mais est-ce que c’est suffisant ? Je dissocie l’écriture de ce qu’on appelle « l’engagement réel ». Très souvent, je réagis à des choses qui se passent dans l’actualité, et en même temps je me dis : « Un article va servir à quoi ? »

83Raphaëlle Rérolle : Qu’est-ce que « l’engagement réel » pour vous, quand ce n’est pas l’écriture ? L’écriture est-elle un engagement réel ?

84Annie Ernaux : C’est un engagement ! Mais qui ne se situe pas au même niveau qu’un engagement dans une association, pour un problème précis, par exemple pour les sans-papiers. Un écrivain ne fait pas grève…

85Raphaëlle Rérolle : Mais parfois il montre des grévistes… Je crois que nous pouvons terminer sur ces mots. Je vous remercie.

Annie Ernaux est née le 1er septembre 1940 à Lillebonne.

Elle passe son enfance en Normandie, à Yvetot. Elle appartient à un milieu social plutôt modeste, puisque ses parents sont ouvriers avant de devenir commerçants.

Ernaux est une bonne élève, ce qui lui promet une réussite sociale plus élevée. Elle se rend régulièrement à l'école et montre beaucoup de facilités d'apprentissage.

Ses parents la soutiennent, puisqu'ils la placeront dans une école privée pour qu'elle fasse de bonnes études.

Par la suite, elle étudie à l'université de Rouen. Ses années d'étude montrent à Annie Ernaux à quel point les différences sociales sont importantes entre l'école où elle étudie et le milieu familial dont elle est issue.

Ernaux exerce d'abord en tant qu'institutrice.

En 1964, elle se marie et a son premier enfant.

En 1967, elle obtient son Capes.

En 1968 naît son second enfant.

Dans les années 1970, elle enseigne notamment à Annecy, dans le collège d'Evire.

En 1971, Annie Ernaux est agrégée de lettres modernes.

En 1984, son ouvrage à caractère autobiographique, La Place, lui vaut le prix Renaudot.

Rapidement, Annie Ernaux décide de délaisser la fiction pure pour s'intéresser à la question de l'autobiographie. Elle se sert pour cela des souvenirs de sa propre enfance, dans l'épicerie et le café de ses parents, en Normandie : « Ils ont fait leur trou peu à peu, liés à la misère et à peine au-dessus d'elle. Le crédit leur attachait les familles nombreuses ouvrières, les plus démunies. Vivant sur le besoin des autres, mais avec compréhension, refusant rarement de \"marquer sur le compte\". (La Place)

Son écriture mêle donc plusieurs dimensions : l'expérience individuelle et historique, le dépouillement du style, l'examen de la question sociale, qu'elle fait surtout au regard du trajet personnel de sa famille.

Elle va ainsi écrire La Honte.

Chacun de ses ouvrages permet d'utiliser ce matériel autobiographique : ainsi, son adolescence est racontée dans Ce qu'ils disent ou rien, son mariage est central dans la Femme gelée, tandis que l'Evènement revient sur son avortement, et l'Usage de la photo sur son cancer du sein...

Mais on trouve aussi sa mère, touchée par la maladie d'Alzheimer, dans Je ne suis pas sortie de ma nuit, puis la mort de cette dernière dans Une femme.

Elle compose aussi, avec la collaboration de Frédéric-Yves Jeannet, un ouvrage intitulé L'Ecriture comme un couteau.

Quel que soit l'épisode choisi dans son existence, Annie Ernaux privilégie l'expression du monde ouvrier et paysan normand, qu'elle a si bien connu jusqu'à ses dix-huit ans.

En 2002 paraît l'Occupation, qui sera adapté au cinéma, avec Dominique Blanc notamment.

En 2007, le texte Passion simple est représenté pour la première fois au théâtre, avec une mise en scène de Zabo.

Quelques œuvres d'Annie Ernaux

Les Armoires vides, 1974
La Place, 1983-1984
Une femme, 1987
La Honte, 1997
La Vie extérieure, 2000
Se perdre,2001
L'Occupation,2002
Les Années, 2008

(c) Fichesdelecture.com - Tous droits réservés

Categories: 1

0 Replies to “Questions Sur La Place D Annie Ernaux Bibliography”

Leave a comment

L'indirizzo email non verrà pubblicato. I campi obbligatori sono contrassegnati *